X

 

J’aurais bien des choses à dire sur ce dîner, qui dura jusqu’à trois heures ; oui, j’aurais bien des choses à dire, quoiqu’il se soit passé du temps depuis.

Je vois encore à la file, M. le conseiller municipal Spitz, avec son long nez mince, ses gros yeux ronds et sa perruque à queue de rat qui frétille, je le vois grignoter et rire à chaque parole de l’oncle Conrad ; et, près de lui, le gros bourgmestre chauve, qui lève le coude et qui boit en regardant le plafond d’un air d’extase ; et Mlle Sophia Schlick, la maîtresse d’école de Margrédel, deux petites anglaises au coin des yeux et quatre cheveux tendus sur le front, comme les cordes d’une épinette, je l’entends répéter sans cesse : « Quel malheur ! quel malheur d’avoir déjeuné si tard ! je n’ai plus d’appétit ! » Ce qui ne l’empêchait pas de ravager les plats de saucisses, les pâtés, les « küchlen », les « kougelhof » et tout ce qui se présentait sur la table ; et Mme Wagner, la femme de l’ancien brigadier de gendarmerie, grosse, grasse, jaune, un bonnet à grands rubans rouges autour de sa tête crépue, et les grands anneaux de ses boucles d’oreilles descendant jusqu’au bas de ses joues pendantes ; je la vois se reculer de la table en soupirant, à chaque nouveau service, et finalement piquer dans son assiette le bras tendu. Et M. le percepteur Reinhart, qui prenait des pilules trois jours avant les repas de noces et de fêtes où ses nombreux amis l’invitaient ; et le vieux Mériâne, qui claquait de la langue chaque fois qu’il vidait son verre, et murmurait tout bas : « Ça, c’est du trente-quatre de Kütterlé ; ça c’est du Rangen de l’année dernière ; ça, c’est du Drahenfeltz » ; ainsi de suite, sans s’inquiéter du reste.

Et l’oncle Conrad, qui se redressait sur sa chaise et toussait comme pour raconter ses vieilles batailles, mais qui n’osait pas, en se rappelant l’histoire de Kirschberg ; et le grand canonnier, droit, fier, superbe, retroussant ses moustaches où perlait le vin, s’essuyant le menton, et regardant vers la porte toute grande ouverte de la cuisine, où l’innocente Margrédel entrait et sortait, apportant les plats et les bouteilles d’un air timide, et souriant toujours pour montrer ses petites dents blanches.

Ah ! Dieu du ciel ! oui, je pourrais en dire sur ce dîner ; je sais que les mêmes convives ont assisté plus tard à des festins où je n’étais pas, et que plusieurs se sont moqués de ma simplicité ; comme si la faute des autres, leur manque de foi, leur hypocrisie devaient m’être imputés, comme s’il était honteux de croire à la parole de ceux qu’on aime, et comme si les honnêtes gens étaient ridicules de se laisser tromper toujours à cause de leur bonté ! Je pourrais les peindre à mon tour, montrer leur gourmandise extraordinaire ; mais j’aime mieux me taire, car les mauvaises langues diraient que je parle de la sorte par envie et par jalousie ; oui, j’aime mieux me taire et rester avec mon injustice.

Ce repas n’en finissait plus ; je m’ennuyais, je voyais que les choses allaient de mal en pis, qu’on vidait bouteille sur bouteille, et que, malgré sa défaite, l’oncle allait commencer l’histoire de ses batailles ; car depuis l’aventure de Kirschberg, au lieu de se taire modestement comme autrefois, il ne parlait plus que de ses anciennes victoires. Il allait commencer, lorsque Orchel me toucha l’épaule, et me dit que Waldhorn était dehors avec les autres camarades, et qu’il m’attendait pour faire notre tournée au village.

Je saisis ce prétexte et je sortis, à la satisfaction de Margrédel, de Yéri-Hans et à la mienne. À quoi bon tant d’hypocrisie ? Pourquoi ne pas dire tout simplement aux gens : « Je ne veux plus de vous ! » Pourquoi me donner des « küchlen » la veille ? Pourquoi me laisser espérer jusqu’à la fin ? – Cette conduite de Margrédel m’indignait.

Malgré cela, je sortis d’un air joyeux, pour ne pas laisser au grand canonnier le plaisir de voir qu’il me faisait de la peine. Je saluai Waldhorn sur l’escalier, en riant comme un fou de ma propre bêtise, ce qui l’étonna, car il m’avait vu triste depuis quelque temps.

– Tu as donc bu, Kasper ? me dit-il.

– Moi ! pas plus d’un verre de vin, non ; je ris des idées qui me passent par la tête.

– Et ta clarinette ?

– Je vais la chercher.

Comme je traversais la salle pour monter à ma chambre, oncle Conrad me cria :

– Hé ! Kasper !

– Quoi, mon oncle ?

– Les musiciens sont dehors ?

– Oui.

– Eh bien, pourquoi n’entrent-ils pas ?

– Vous voulez de la musique ?

– Cela va sans dire, un jour pareil !

– Bon ! nous arrivons.

Je montai prendre ma clarinette ; puis, par la fenêtre, je criai aux camarades de venir. Étant tous entrés, nous fîmes de la musique, mais une musique tellement gaie, moi surtout avec ma clarinette, que j’en fus étonné. Margrédel me regardait tout inquiète, et je riais, je lui lançais des regards moqueurs ; je n’étais plus le même homme, j’étais hors de moi.

L’oncle Conrad chantait, frappant sur la table. Deux fois il nous rappela, comme nous étions déjà sur l’escalier pour aller ailleurs. À la fin, il voulut encore chanter l’air des « Trois housards » qui partent pour la guerre, et qui finit toujours par ces mots : « Adieu ! adieu ! adieu ! » Ce sont leurs amoureuses, leurs mères, leurs oncles et leurs cousines qui disent adieu à ces « housards ».

Et comme l’oncle chantait de sa voix forte, accompagné par la musique et tous les invités en chœur, Margrédel sortit de la salle ; le grand canonnier marquait la mesure avec le manche de son couteau, et moi je mis ma clarinette sous le bras, car je tremblais des pieds à la tête, je n’avais plus la force de souffler, je sentais froid dans mes joues et jusque dans mes cheveux. Et quand, pour la dernière fois, tous en chœur répétèrent : « Adieu ! adieu ! adieu ! » je me retournai, regardant vers la porte de la cuisine, où se cachait Margrédel, pensant qu’elle allait aussi me dire en chantant : « Adieu ! adieu ! adieu ! » mais elle ne dit rien.

Alors tout le monde s’étant tu, je me mis à rire ; il me semblait qu’il y avait quelque chose de cassé dans ma poitrine, comme le ressort d’une horloge qui tourne sans qu’on puisse l’arrêter, et qui marque tous les heures dans une minute.

Je vis que les autres musiciens sortaient ; je les suivis sans que personne se fût aperçu de rien. Dehors, je redevins plus calme, et comme les camarades remontaient en troupe la grande rue, mon vieil ami Waldhorn me retint un peu derrière et me dit :

– Kasper, tu ris, tu joues et tu parles comme un homme heureux ; mais quoi, je vois que tu es triste.

– C’est vrai ; je voudrais fondre en larmes, lui dis-je.

– Et pourquoi ?

Tout en marchant je lui racontai ce qui m’arrivait.

– Bah ! fit-il, ce n’est que cela ? Eh bien, tant mieux, un musicien ne doit pas se marier. Et puis ta Margrédel...

– Eh bien, quoi ?

– Je te raconterai cela plus tard. Nous voici devant la porte de l’adjoint Dreyfous ; entrons. Tout cela, Kasper, ne vaut pas la peine qu’un homme de bon sens y pense deux minutes ; quand une femme va vous tomber sur le dos, et qu’un autre se risque pour vous, il faut en bénir le ciel cent fois, cela prouve que le bon Dieu vous aime.

Ayant parlé de la sorte, Waldhorn m’entraîna dans la salle, où nous fîmes une seconde pause. Enfin, jusqu’à deux heures et demie, nous vîmes tous les gens riches du village, et à trois heures nous étions sur notre estrade, dans la « Madame-Hütte ».

Je songeais toujours aux paroles de Waldhorn ; mais je n’en étais pas moins triste, et je pensais que ce qui convient aux uns ne convient pas aux autres.

Il y avait beaucoup de monde à la danse, il en était venu de Kirschberg, de Ribeauvillé, de Saint-Hippolyte, de Lapoutraye, d’Orbay, de partout ; et tous ces feutres, ces tricornes, ces robes de mille couleurs tourbillonnant sous mes yeux m’étourdissaient ; la joie, les cris, les éclats de rire me serraient le cœur, je ne me possédais plus, j’étais comme fou.

De temps en temps Waldhorn me disait :

– Au nom du ciel, Kasper, souffle moins fort ; on n’entend que toi dans la musique !

Mais j’allais toujours, tantôt un demi-ton au-dessus des autres, tantôt un demi-ton au-dessous, les joues gonflées jusqu’au bout du nez et la vue trouble.

Waldhorn se désolait, et les camarades me regardaient ébahis, car pareille chose n’était jamais arrivée.

Tout à coup, vers quatre heures, la voix tonnante de l’oncle Conrad m’éveilla de mes rêveries ; alors j’essuyai mes yeux et je regardai.

Tous les convives entraient, on peut se figurer dans quel état, l’oncle en tête, son grand feutre, orné de rubans, sur l’oreille, et la mère Wagner au bras ; puis Yéri-Hans avec Margrédel ; le bourgmestre avec Mme Seypel, et les autres à la suite, deux à deux, rouges comme des écrevisses. L’oncle, les bras en l’air, poussait des « hourra ! » des « hourrasa ! » à faire trembler la « Madame-Hütte » ; le grand canonnier se penchait, les yeux humides, vers Margrédel, et causait avec elle d’un air amoureux en retroussant ses moustaches.

À cette vue, je me mis à souffler tellement fort, que les canards se suivaient sans interruption, et que Waldhorn, n’y tenant plus, s’écria :

– Kasper, es-tu sourd ? Tiens, tais-toi, pour l’amour de Dieu ! tu vas mettre toute la baraque en fuite.

Que me faisaient ces cris ? ma désolation était si grande que je n’écoutais personne.

Cependant l’oncle se mit à valser avec la mère Wagner, en lui posant les mains sur les épaules, à la vieille mode ; puis tous les invités, et je ne vis plus rien ; tout tournait autour de moi, la baraque et les gens. J’entendais le cor ronfler, la trompette chanter, la seconde clarinette nasiller, les souliers traîner sur le plancher ; je voyais les rubans voltiger, la poussière monter, les bras des danseurs se lever avec la main des danseuses, les têtes riantes tourbillonner au-dessous, comme ces images de Montbéliard, où l’on voit les gens de la noce qui descendent à l’enfer en riant, en sautant, en s’embrassant, en se gobergeant.

Comme je rêvais à ces choses, la valse finit, les danseurs conduisirent les danseuses à leurs places, et j’entendis l’oncle Stavolo s’écrier :

– Yéri, voici le moment, allons, es-tu prêt ?

– Oui, monsieur Stavolo, répondit le canonnier.

Il se fit un grand silence.

Je compris qu’ils allaient lutter ensemble. J’eus un instant l’espérance que Yéri-Hans enfoncerait deux ou trois côtes à l’oncle et qu’ils deviendraient ennemis à mort. Je me représentai Margrédel revenant à moi, et je me dis : « Ah ! ah ! tu reviens maintenant ; mais je te connais, je ne veux plus de toi ! »

Ce fut comme un éclair, et les choses présentes reprenant le dessus, je regardai l’oncle Conrad et Yéri-Hans sortir de la hutte. La foule les suivait en masse. En passant, Margrédel et Yéri-Hans se regardèrent ; Margrédel était toute pâle, elle resta dans la « Madame-Hütte », près de la porte, ne voulant point assister à la bataille ; Yéri souriait, je le vis incliner la tête et je me demandai : « Qu’est-ce qu’il a voulu dire par ce signe ? »

Mais presque aussitôt j’entendis crier dehors :

– Faites place ! faites place !

C’était la voix de l’oncle Conrad.

Waldhorn et deux ou trois de mes camarades, ne pouvant quitter l’estrade, venaient d’ôter une planche de la baraque, pour voir sur la place. Je m’approchai de cette ouverture, et je vis au-dessous la foule qui formait déjà le cercle : des hommes, des femmes et quelques enfants sur les épaules de leurs pères. Au milieu du cercle, l’oncle Stavolo et Yéri-Hans, ayant ôté tous deux leurs vestes et donné leurs chapeaux à tenir, s’observaient gravement l’un et l’autre.

– Yéri, nous allons nous prendre cette fois corps à corps, dit l’oncle.

– Comme vous voudrez, monsieur Stavolo, je vous attends, répondit le canonnier.

– Eh bien donc, en avant et sans rancune ! cria l’oncle d’une voix de tonnerre.

– Sans rancune, répondit Yéri-Hans.

Ils s’empoignèrent avec une force terrible, les jambes croisées, les bras imprimés dans leurs reins comme des cordes, cherchant à se bousculer et soupirant, l’écume aux lèvres.

Je vis d’abord que l’oncle Conrad voulait montrer son tour à Yéri-Hans ; mais celui-ci le connaissait, il se mit à sourire et retira son bras. L’oncle alors essaya de poser sa jambe en équerre, pour renverser l’autre par-dessus ; mais Yéri-Hans imita le même mouvement de l’autre côté, de sorte qu’il s’agissait de savoir lequel aurait la force de pencher son adversaire, chose aussi difficile pour l’un que pour l’autre.

L’oncle était tout pâle, comme la première fois : Yéri tout rouge. La foule autour regardait en silence, quand un enfant sur le dos de son père s’écria :

– Le canonnier est le plus fort !

Alors l’oncle, tournant la tête, regarda l’enfant d’un air furieux, et presque au même instant Margrédel, restée derrière, se fit place dans le cercle, et je vis qu’elle regardait Yéri-Hans fixement, comme pour lui rappeler quelque chose. Le grand canonnier avait les yeux rouges, les moustaches hérissées ; il tenait l’oncle Stavolo en l’air ; celui-ci, les jambes écartées, se donnait un tour de reins terrible, cherchant à retrouver terre sans pouvoir y parvenir ; il allait être renversé ; mais à peine Margrédel eut-elle paru, que les yeux de Yéri s’adoucirent, et, soupirant, il laissa le père Stavolo reprendre pied. Puis, au bout d’une minute, ayant l’air de perdre haleine, il se laissa enlever lui-même et lancer à terre, au milieu des cris d’étonnement universels. En essayant de se lever, il s’affaissa sur le dos et les deux épaules touchèrent, de sorte que l’oncle Conrad était vainqueur.

L’oncle alors, stupéfait de sa victoire, car il s’était jugé perdu, l’oncle accourut, prit les mains du grand canonnier et lui demanda :

– Yéri, as-tu mal ?

– Non, monsieur Stavolo, non, grâce à Dieu, répondit Yéri-Hans en regardant Margrédel de ses yeux flamboyants, non, je ne me suis jamais mieux porté. Mais à vous la palme, maître Conrad, vous m’avez vaincu.

Il s’essuyait le pantalon en disant ces choses.

L’oncle, transporté d’enthousiasme, s’écria :

– Yéri, tu es l’homme le plus fort au collet que je connaisse ; moi, je suis le plus fort à bras-le-corps, c’est vrai ; mais pas de rancune, embrassons-nous !

– Je veux bien, dit le canonnier en regardant toujours Margrédel.

Ils s’embrassèrent, et Margrédel, les observant de loin, porta la main sur son cœur. Alors je compris tout : ce grand gueux de canonnier s’était laissé vaincre par amour, sachant que, s’il renversait l’oncle sur la place, jamais il ne pourrait revoir Margrédel ni la demander en mariage ; c’est par la ruse qu’il venait de gagner l’affection de l’oncle Conrad, homme orgueilleux, plein de vanité, et d’autant plus aveugle, qu’il avait eu peur de Yéri-Hans, et ne comprenait pas lui-même sa victoire. Son unique crainte maintenant était d’être forcé de donner sa revanche au grand canonnier ; aussi l’embrassa-t-il sur les deux joues en répétant :

– Oui, Yéri-Hans, au collet il n’y en a pas un qui te vaille.

Et se tournant vers la foule :

– Entendez-vous, au collet voici l’homme le plus fort ! C’est moi, Stavolo, qui le dis, et si quelqu’un ose soutenir le contraire, c’est à moi qu’il aura affaire.

– Ah ! Yéri, tu m’as donné de la peine, mais à cette heure il faut se réjouir ; prends Margrédel, Yéri, prends Margrédel : dansez ensemble, mes enfants, réjouissez-vous ! Tu resteras à la maison toute la fête, entends-tu, Yéri ? nous allons nous réjouir, nous faire du bon temps ; oui, tu resteras à la maison.

– Je veux bien, monsieur Stavolo, c’est un grand honneur pour moi.

– Un honneur ! allons donc ! l’honneur est de mon côté.

– Hé ! irez-vous bientôt au diable, vous autres ? cria l’oncle aux gens qui l’écoutaient tout ébahis, car il craignait encore que la vue du cercle n’inspirât la mauvaise idée à Yéri-Hans de recommencer.

Il boutonna sa veste, aida le grand canonnier à passer les manches de son uniforme, puis, le prenant par le bras :

– Ah ! camarade, s’écria-t-il, hein, si l’on nous défiait nous deux ! dix, quinze, vingt hommes, toute la fête, hein, est-ce que nous aurions peur ?

Ainsi parla ce vieux fou, comme un enfant de six ans.

Le canonnier riait sans répondre ; mais la vue de Margrédel l’attendrissait. Il boutonna sa veste, et finalement il dit :

– Mademoiselle Margrédel, maintenant que je suis vaincu par votre père, il ne faut pas avoir honte de danser avec moi.

– De la honte ! s’écria l’oncle, je voudrais bien voir cela ; est-ce que tu n’es pas le plus fort au collet ? De la honte ! Écoute, Margrédel, le plus grand plaisir que tu puisses me faire, c’est de danser avec Yéri-Hans. Moi, je vais boire un coup au « Trois-Pigeons ». Garde ma fille, Yéri ; je reviendrai tout à l’heure.

Cet homme, autrefois si raisonnable, aurait alors donné femme, enfant, maison et tout, pour être le plus fort du pays. Rien que d’y penser, encore aujourd’hui les cheveux m’en dressent sur la tête : voilà pourtant l’amour de la gloire !

Yéri-Hans rentra donc avec Margrédel dans la « Madame-Hütte », et vous dire comme ils dansèrent, les regards qu’ils se jetaient, la manière dont Margrédel appuyait le front sur la poitrine de ce canonnier en valsant, comme ils sautaient, enfin tout ce qu’ils firent, je ne le puis ; mais pour tout vous exprimer en un mot, Margrédel, par sa conduite, me lassa tellement d’elle en ce jour, que mon parti fut pris tout de suite.

« Quand même, me dis-je, Yéri-Hans s’en retournerait en Afrique, jamais je n’épouserai Margrédel ; c’est fini, je n’en veux plus ! »

Mais c’est égal, je souffrais d’un tel spectacle, et durant les trois jours de la fête, ayant perdu toute espérance, j’ose vous l’avouer, j’aurais voulu mourir.

Ce qu’il y avait de plus triste dans tout cela, c’est l’aveuglement de l’oncle Stavolo ; Yéri-Hans était devenu son véritable dieu, il se faisait gloire de le goberger et de se promener avec lui bras dessus bras dessous, dans le village. Le grand canonnier avait la plus belle chambre de la maison ; chaque matin, l’oncle Conrad montait l’éveiller, vers sept heures, avec une bouteille de Kütterlé et deux verres qu’il posait sur la table de nuit ; on les entendait rire et causer de leurs anciennes batailles. Margrédel ne se possédait pas d’impatience, jusqu’à ce que Yéri fût descendu ; alors elle lui souriait, elle lui versait le café, elle balançait la tête avec grâce ; elle sautillait sur la pointe des pieds en marchant, elle ne savait que faire pour charmer et séduire de plus en plus cet homme fort, ce beau, ce brave, ce terrible Yéri-Hans. Moi, j’étais dans la maison comme un étranger !

Enfin, au quatrième jour, las de tout cela, le matin, de grand matin, je fis mon sac, je pliai mes habits, mes chemises, tous mes effets en bon ordre, je pris ma clarinette, et vers sept heures, au moment où l’oncle montait avec sa bouteille et ses deux verres, il me rencontra dans l’escalier, le bâton à la main.

– Tiens, c’est toi, Kasper, dit-il, où diable vas-tu de si grand matin ?

– Je pars avec Waldhorn et les autres camarades, lui dis-je ; voici la saison des fêtes. Il faut en profiter ; je pourrai bien rester un mois dehors.

– Ah ! bon ! fit-il. N’oublie pas les deux arpents de vigne !

– Soyez tranquille, mon oncle, je n’oublierai rien.

Et nous étant serré la main, je descendis.

Dans le vestibule, Margrédel, impatiente de voir Yéri, passait justement avec la cafetière ; mes genoux plièrent et d’une voix tremblante :

– Adieu, Margrédel, lui dis-je.

Elle me regarda tout étonnée.

– Ah ! c’est toit, Kasper ?

– Oui, c’est moi... Adieu... Margrédel !

– Tiens... tu t’en vas ?

– Oui... je m’en vais... pour assez longtemps...

Et je la regardai dans le blanc des yeux ; elle paraissait me comprendre et deviner que je partais pour toujours, je le vis bien à son trouble. Moi, je pleurais intérieurement ; je sentais comme des larmes tomber une à une sur mon cœur. Cependant, raffermissant un peu ma voix, je dis :

– Portez-vous bien... Soyez heureux pendant que je ne serai plus là...

Alors elle s’écria :

– Kasper !

Mais elle ne dit pas un mot de plus, et, comme j’attendais, elle ajouta tout bas, les yeux baissés :

– Je t’aimerai toujours comme un frère, Kasper !

Alors moi, ne pouvant me retenir, je lui pris la tête entre les mains, et l’embrassant au front :

– Oui... oui... je sais cela ! lui dis-je en baissant la voix ; c’est pour ça que je m’en vais... Il faut que je parte... Ah ! Margrédel, tu m’as déchiré le cœur !

Et ayant dit cela, je courus sur l’escalier en sanglotant. Il me sembla entendre quelqu’un qui m’appelait :

– Kasper ! Kasper !

Mais je n’en suis pas sûr, c’étaient peut-être mes sanglots que j’entendais.

Il n’y avait pas de monde dans la rue ; j’arrivai de la sorte aux « Trois-Pigeons » sans que personne m’eût vu pleurer.

Le même jour, je partais avec Waldhorn et les camarades pour Saint-Hippolyte, et cette histoire est finie ! Attendez : environ six semaines après, au commencement de l’hiver, étant à Wasselonne, je reçus une lettre de l’oncle Conrad ; la voici, je l’ai conservée.

 

                « Mon cher neveu Kasper,

» Tu sauras d’abord que les vendanges sont faites et que nous avons cent vingt-trois mesures de vin à la cave. Cela nous a donné beaucoup d’ouvrage ; enfin, grâce à Dieu, tout est en ordre. Sur les cent vingt-trois mesures, il y en a dix-neuf à toi, je les ai mises à part dans le petit caveau, sous le pressoir. C’est un bon vin, il a du feu et se conservera longtemps. Mériâne est venu m’offrir trente francs de la mesure quand le vin était encore sur les grappes ; j’ai refusé. Si la mesure vaut trente francs pour Mériâne, elle les vaut aussi pour nous. Je ne suis pas pressé de vendre ; dans trois ou quatre ans, ce vin aura du prix, alors nous verrons.

» Mais il ne s’agit pas de cela. Tu sauras, Kasper, que depuis ton départ il s’est passé bien des choses ; le père Yéri-Hans est venu me demander Margrédel en mariage pour son garçon, et Margrédel a consenti : voilà l’affaire en deux mots. Moi, j’ai dit que tu avais ma parole, et que je la tiendrais malgré tout. Je ne te cache pas que Yéri-Hans est un brave et honnête homme, c’est pourquoi, si tu ne veux pas me mettre dans de grands embarras, tâche de revenir le plus vite possible. Réponds-moi d’une façon ou d’une autre.

» Je t’embrasse.

« Ton oncle, Conrad Stavolo. »

 

À cela, je répondis que j’aimais trop Margrédel pour faire son malheur, et que Yéri-Hans pouvait l’épouser, puisqu’il avait son amour. Ce qu’il m’en coûta pour écrire cette lettre et pour l’envoyer, je ne me le rappelle qu’en tremblant.

Cet hiver fut bien triste pour moi. Mais le printemps revient tous les ans avec ses fleurs et ses alouettes. Et quand on regarde ce beau ciel bleu, quand on sent la douce chaleur vous entrer dans le cœur, et qu’on voit les dernières neiges se fondre derrière les haies, alors on est tout de même heureux de vivre et de louer le Seigneur.

Un jour, vers le printemps, Waldhorn, son cor en sautoir, et moi, ma clarinette sous le bras, nous suivions la petite allée de sureaux derrière Saint-Hippolyte, pour nous rendre à Sainte-Marie-aux-Mines. Je songeais à Margrédel, à l’oncle Conrad, à la maison, à tout le village ; j’aurais voulu retourner là-bas, seulement un jour, pour voir de loin le pays, les montagnes, le coteau.

– Qu’est-ce qu’ils font maintenant ? me disais-je. À quoi rêve Margrédel, et l’oncle Stavolo, et... l’autre ?

Je marchais, le front penché, quand tout à coup Waldhorn me dit :

– Kasper, tu te rappelles qu’à la fin de l’automne dernier, à Eckerswir, je t’ai parlé de Margrédel Stavolo... eh bien ! tu sauras que cette fille et Yéri s’aimaient depuis longtemps.

Et comme j’écoutais sans répondre, il poursuivit :

– Tu connais Waldine, c’est une des nôtres, une bohémienne ; elle-même m’a dit que depuis la fête de Kirschberg, elle portait à Margrédel les paroles de Yéri-Hans. Quand personne n’était à la maison, Margrédel mettait un pot de réséda sur le bord de la fenêtre près de l’escalier, et Waldine entrait. Voilà comment ils étaient d’accord.

– Pourquoi ne m’as-tu pas raconté cela dans le temps ? dis-je à Waldhorn.

– Bah ! fit-il, ce qui doit arriver, arrive ; si Margrédel aimait mieux le canonnier que toi, c’est tout naturel qu’elle l’ait épousé, cela vaut mieux : elle t’aurait rendu malheureux ! Et puis, supposons que tu te sois marié, Kasper, je n’aurais jamais trouvé d’aussi bon clarinette que toi ; de cette manière tout est bien : nous pourrons faire de la musique ensemble, et traîner la semelle jusqu’à la fin de nos jours.